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« Un Mondial ou un Grand Prix doivent être des boosters 
pour les projets de territoires et d’infrastructures »

Pour cet expert reconnu, les grands événements ne peuvent plus être organisés sans générer des retombées à 20 ou 30 ans.


L’impact économique des grands événements est devenu un enjeu majeur pour leurs organisateurs. Et un critère-clé des dossiers de candidatures. Le Mag a rencontré Brice Chasles, associé chez Deloitte et spécialiste du sujet. Son pôle Advisory & Major events intervient dans des grandes missions de conseil autour du sport, de l’économie et des infrastructures.

Ses équipes ont accompagné plusieurs candidatures d’évènements sportifs ou culturels de portée mondiale, comme celle de Londres en 2012, le retour du Grand Prix de Formule 1 en France en 2018, la Coupe du monde de Rugby 2023, la candidature de la France à l'Exposition universelle de 2025, récemment abandonnée, ou encore la concertation autour de l’héritage de Paris après 2024.

 

Le Mag : quel regard portez-vous sur la rentabilité économique de l’organisation d’événements mondiaux ?

Brice Chasles - Les questions sur les enjeux financiers de l’organisation de tels évènements sont de plus en plus prégnantes dans les grandes démocraties, et désormais au sein des instances internationale (CIO, FIFA, World Rugby). Hormis pour les pays qui ont un objectif géopolitique particulier, les élus et les responsables économiques ne peuvent plus accepter que leur organisation pèse sur les finances publiques. Or on ne peut pas amortir les coûts et investissements sur la durée de la manifestation accueillie, qui varie d’une à six semaines en moyenne.

Même en prolongeant l’analyse sur 6 mois, même en intégrant les retombées économiques indirectes (impliquant les sous-traitants et fournisseurs) et induites (issues de la consommation des ménages générée par les revenus liés à l’événement), il est peu probable d’arriver à un équilibre si les investissements initiaux sont lourds.

Il faut donc soit déjà disposer d’équipements et d’infrastructures existants qui seront amortis sur plusieurs événements, soit partir du projet général, politique et sociétal de mise en valeur du territoire à long terme, et voir comment l’évènement peut s’insérer dans ce projet et dans le calendrier. Il peut dans ce cas devenir un catalyseur puissant du projet global, de la construction d’infrastructures, et contribuer positivement à l’héritage laissé aux générations futures.

Quels sont les pays capables d’organiser ce genre de grands événements ?

Brice Chasles - Si l’on exclut les critères géopolitiques et que l’on s’en tient aux seuls critères économiques, ils sont très peu nombreux. Aujourd’hui j’en vois trois principaux : les États Unis, le Japon et la France.

Grace à ses nombreux atouts (patrimoine, nature, culture, gastronomie…) la France est, avec près de 89 millions de visiteurs par an, la première destination touristique au monde. Elle offre une véritable plateforme d’accueil : elle est dotée des infrastructures de transport et d’hôtellerie pour accueillir les visiteurs, et dispose de stades et sites sportifs répondant aux cahiers des charges pour l’organisation des compétitions. Enfin elle bénéficie du savoir-faire nécessaire en matière de sécurité et d’un dispositif de secours exceptionnel.

La France bénéficie du savoir-faire nécessaire en matière de sécurité et d’un dispositif de secours exceptionnel

Brice Chasles, associé chez Deloitte

La France profite des héritages successifs des compétitions qu'elle organise : le Mondial de rugby en France, en 2023, amortira ainsi les stades et infrastructures déjà construits. En l'absence d'investissements à réaliser, il va uniquement générer des dépenses de fonctionnement, parfaitement maitrisées et créatrices d’emplois. Dès lors, dès que les recettes sont évaluées avec justesse, la rentabilité économique est garantie.

Depuis des décennies, dans ce calcul de rentabilité, les coûts proviennent en majorité des dépenses d’infrastructures, qui sont elles-mêmes essentiellement liées à la construction ou la rénovation de stades. Est-ce que la façon de faire évolue ?

Brice Chasles - A l’instar de ce qui se passe aux Etats Unis, les stades ne sont plus uniquement conçus comme des enceintes sportives, mais comme des centres de vie, de loisirs et de commerce. En France le Groupama Stadium de Lyon, inauguré en 2016, a montré la voie de cette évolution : il comprend un parc d'affaires, des centres médicaux et de remise en forme, des hôtels et restaurants, un musée du sport rhônalpin, une zone de loisirs sportifs, un escape game… Profiter des grandes compétitions pour investir dans les stades est intelligent, mais il faut que ces infrastructures, en plus d’être sécurisées et durables, ce dont Bureau Veritas s’assure je crois, soient viables sur le long terme, avec leur propre business model.

Les stades ne sont plus uniquement conçus comme des enceintes sportives, mais comme des centres de vie, de loisirs et de commerce.

Brice Chasles, associé chez Deloitte

Par ailleurs, tous les acteurs du réceptif travaillent sur l’amélioration de l’expérience clients par l’économie numérique, pour réduire les temps d’attente des spectateurs, gérer les flux de visiteurs en temps réel, pousser des offres de services et des promotions sur leur parcours…

Ryder Cup et F1 en 2018, Coupe du monde de foot féminin en 2019, coupe du Monde de rubgy en 2023… la France va accueillir de nombreux événements d’ici 2025. Vous êtes donc confiant sur les retombées économiques pour notre pays ?

Brice Chasles - Absolument. En tant que tiers de confiance, nous avons chiffré pour les organisateurs les retombées de plusieurs de ces événements, en sollicitant nos équipes dédiées au développement économique, aux sports, aux infrastructures, au tourisme ; nos ingénieurs économistes ont quant à eux compilé et analysé les données passées, et établi un modèle macro-économique puissant. 

En septembre 2018, la Ryder Cup devrait générer 150 millions d’euros de retombées économiques directes ; l’impact des jeux de 2024 se situerait dans une fourchette de 5 à plus de 10 Mds d’euros, celui de la coupe du monde de rugby (2023) entre 1,9 et 2,4 Mds €, avec 17 000 emplois équivalent temps plein créés ou conservés. Le retour du grand prix de F1 au circuit Paul Ricard va quant à lui générer 65 millions d’euros de retombées et permettre de développer tout une filière auto autour du Castelet.

Mais cela va plus loin : cette succession d’évènements de natures différentes va permettre de développer un écosystème sportif et réceptif performant, de contribuer à l’inventivité et la cohérence de l’ensemble, de créer du lien social, de participer au rayonnement de notre pays. 25 ans après, les retombées positives des jeux d’Albertville sur le long terme ne se démentent pas, que ce soit sur le niveau d’infrastructures ou sur la fréquentation de la clientèle internationale en Savoie. Le cercle est vertueux.

Voilà quelques exemples de contributions économiques et sociétales positives à long terme, qui justifient l’organisation de tels événements.

 

 

Thierry Massé & Grégoire Silly




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