|

Industrie : “Digital et automatisation font renaître l’usine”

Interview de Frédéric Sanchez, Président du directoire de Fives


Président de Fives mais également de l’Observatoire de l’Industrie du Futur, Frédéric Sanchez est un fervent défenseur du modèle industriel français. Il nous explique pourquoi.
©Photo Fives

Président de Fives, pilier historique de l'industrie française (voir encadré), et de l’Observatoire de l’Industrie du Futur, Frédéric Sanchez est un fervent défenseur du modèle industriel français. Ce combat servi par une vision moderne lui a valu d'être lauréat du BFM Award de l'Entrepreneur de l'année, le 5 novembre. Il explique en exclusivité pour Bureau Veritas sa vision de l'usine de demain, comment elle peut revenir dans la ville, et pourquoi l'Homme y aura toujours sa place.

Hier Florange, Whirlpool, GM&S, Goodyear… Quand on parle des usines dans les médias, c’est surtout pour évoquer leurs fermetures. Est-ce que l’usine française est en train de mourir ?

Frédéric Sanchez : Assurément non ! Je note que depuis quelques années, on parle de plus en plus – et en termes positifs – de l’usine. Certaines continuent à fermer, mais d’autres renaissent, sous l’impulsion d’entrepreneurs qui sont prêts à bousculer les règles et à saisir les opportunités de transformation. Des technologies telles que le digital et l’automatisation en font partie. Elles représentent une chance considérable pour l’industrie de répondre à des enjeux clés : maximiser les performances du procédé industriel, anticiper la maintenance, optimiser la consommation de ressources, réduire la pénibilité du travail… 

Si je suis optimiste, c’est pour deux raisons principales : premièrement, parce que la France est en avance dans certains de ces secteurs. Dans l’impression 3D, par exemple, nous comptons quelques champions tricolores ; parmi eux, AddUp, co-entreprise entre Michelin et Fives, propose une technologie de fabrication métallique qui permet de produire mieux, plus rapidement, au plus près des besoins de l’utilisateur final. D’autre part, notre pays est un réservoir de talents, et je suis confiant dans la créativité de nos jeunes ingénieurs pour inventer l’usine de demain. Il y a dix ans, c’est le secteur de la finance qui les attirait avant tout ; aujourd’hui, l’industrie est devenue plus sexy. D’une façon générale, on progresse sur la perception qu’ont les Français de l’usine, notamment les jeunes. 

Mais l’industrie ne pourra s’épanouir que dans un écosystème favorable, qui reste encore à améliorer. En France, la fiscalité représente toujours une contrainte forte, notre outil de production est lourdement taxé. Il me semble également nécessaire d’aller plus loin dans l’accompagnement des industriels – notamment les TPE-PME – à investir et à se développer à l’export : c’est la condition de leur compétitivité et de leur capacité à mener la transformation. Je soutiens ainsi pleinement le retour du suramortissement, qui est une véritable mesure de soutien à l’investissement productif. Dans les années 1990, Fives était en grande difficulté ; c’est grâce à un effort d’investissement mené dans les années 2000, porté notamment vers l’automatisation, que nous avons pu moderniser nos usines. Fives Cryo, spécialisé dans la conception de boîtes froides et d’échangeurs de chaleur, s’est équipé de robots sur des opérations clés, qui ont permis d’augmenter la productivité tout en réduisant la pénibilité des tâches ; les équipements, plus performants et différenciés de ceux de ses concurrents, ont permis à la société d’accéder à de nouveaux marchés, comme les Etats-Unis. 

Enfin, créer un environnement favorable pour les entreprises, cela passe également par de nouvelles politiques de formation et d’apprentissage, qui permettent d’adapter l’offre d’emploi à la demande, car nous rencontrons toujours des difficultés à recruter sur certains postes, malgré les 2,5 millions de chômeurs en France !

Les robots et l’IA qui sont déjà en train d’investir les usines. En Chine, l’usine de Changying Précision Technologie de Dongguan est fière de dire que 90% de ses employés ont été remplacés par des robots. Est-ce la déshumanisation de l’industrie ?

FS : L’industrie du futur « à la française » ménage un rôle central à l’humain, même dans les processus les plus techniques et les environnements les plus automatisés. Fives a toujours porté et défendu cette conception « française » de l’usine. A mon sens, l’expertise et la créativité humaines sont irremplaçables, d’autant plus que les produits se complexifient ; on voit ainsi Toyota revenir du « tout-automatisé » et rappeler ses experts techniques pour les replacer au cœur de l’usine, car l’automatisation poussée à l’extrême comporte trop de ratés. L’exemple des difficultés rencontrées par Tesla pour produire 5000 Model 3 par semaine, dans une nouvelle usine 100% automatisée, est à ce titre caricatural : trop d’automatisation, ou une automatisation mal pensée, tue l’automatisation.

Oui, l’usine fait sa révolution, mais l’opérateur, plus polyvalent, reste au centre, développe une nouvelle relation aux machines et s’appuie sur de nouvelles technologies, qui viennent alléger la pénibilité du travail et le guider dans la recherche d’informations, grâce à l’IA qui permet de traiter, dans la masse de ces informations, les données les plus pertinentes pour optimiser le fonctionnement des lignes de production, vérifier en temps réel et en continu la qualité des pièces produites, permettre la maintenance prédictive… Nous devons former, accompagner les opérateurs vers cette mutation. 

Bien sûr, comme toute révolution, celle-ci sera « destructrice », certains secteurs d’activités vont devoir s’adapter ou disparaître, et d’autres vont exploser. Elle créera de nouveaux métiers – plus qualifiés – et compétences, liés à de nouveaux procédés ou de nouveaux matériaux. L’homme coopérera avec le robot (cobotique) ; les technologies numériques (terminaux mobiles, outils 3D, réalité augmentée…) feront émerger de nouvelles méthodes et organisation du travail… Je pense ainsi à Michelin, qui a mis en place dès 2005 un programme d’ « organisations responsabilisantes » des équipes, désormais organisées en îlots autonomes. Au cœur de ce dispositif, les outils numériques permettent de faire remonter des informations clés sur lesquelles se base l’opérateur pour prendre des décisions. Ce type d’initiative concourt également à rendre l’usine plus attractive. 

L’industrie a déserté les villes pour des raisons évidentes. Est-il réaliste de militer, comme vous, pour le retour des usines dans les villes ? Demain une usine place Bellecour à Lyon ou sur l’île de la cité à Paris ?

FS : Cet éloignement de nos usines a eu plusieurs conséquences. Tout d’abord, bien sûr, en termes d’accessibilité. Alors que la réduction de notre empreinte environnementale est une quête permanente, nous devons désormais parcourir des kilomètres pour accéder à ces lieux de travail. Cela a eu pour effet d’éloigner les populations ouvrières des centres-villes et de les marginaliser. Enfin, cela a contribué à réduire l’attractivité des métiers de l’usine, et nourrit aujourd’hui encore la méconnaissance et la défiance d’un certain nombre de Français vis-à-vis de l’industrie. 

Pourtant, l’usine d’hier, une unité de production géante et polluante, n’est plus celle d’aujourd’hui. Elle peut être adaptée à son environnement urbain, plus petites et agiles, ce qui leur permettrait d’être plus proches des centres de consommation. C’est par exemple ce que permet l’impression 3D. 

Le projet d’éco-cité du district de Caidian, à Wuhan, est un exemple intéressant d’aboutissement d’une réflexion sur le développement urbain durable qui intègre l’industrie. Avec plus de 11 millions d’habitants, la ville de Wuhan est aujourd’hui confrontée à de multiples défis à la fois sociaux et environnementaux. Caidian se veut un projet urbain exemplaire à travers la mise en œuvre de solutions innovantes touchant à différentes problématiques de la ville (urbanisme, architecture, transports, gestion des déchets, etc.). La planification industrielle fait partie intégrante de l’orientation stratégique du développement de Caidian ; la ville peut être construite autour des usines !

Quand on pense à la Tech en France, on pense tout de suite aux startups, à la French Tech. Est-ce que ce n’est pas injuste vis-à-vis de l’industrie française, qui est de loin le premier secteur en termes d’investissement dans la R&D et la technologie ?

FS : N’opposons pas l’industrie « traditionnelle » et les start-ups ! Celles-ci ont permis aux grandes entreprises de repenser leur R&D et de remettre en question leur mode de fonctionnement, parfois trop bureaucratique. L’une inspire l’autre, elles se complètent – nous avons beaucoup à nous apporter. 

Fives s’est d’ailleurs inspiré de cette démarche pour développer une nouvelle offre dans le domaine du numérique. Un projet d’intrapreneuriat a été porté par l’un de nos directeurs techniques, qui a été accompagné par Fives dans le développement de son idée tout en lui laissant une importante marge de manœuvre. Aujourd’hui, Fives CortX propose une solution et des outils d’optimisation basés sur la data et permettant d’améliorer la disponibilité, la réactivité et la flexibilité des systèmes de production. Un développement digital qui vient servir l’excellence industrielle !

Les start-ups savent aussi développer des offres pionnières qui répondent avec pragmatisme et talent aux besoins des grands groupes. J’ai rencontré il y a un an les représentants de CybelAngel, dont je suis le parcours avec intérêt : cette startup propose des solutions très avancées et performantes dans le domaine de la cybersécurité, afin de détecter des fuites d’information,  grâce à sa technologie unique de scan et d’intelligence artificielle. CybelAngel travaille d’ailleurs pour et avec Fives dans ce domaine. Elle vient d’annoncer une levée de fonds à hauteur de 10 millions d'euros avec BPIfrance, ce qui lui permettra de développer des solutions toujours plus performantes et de se lancer sur de nouveaux marchés. 

Fives fait partie des belles histoires de l’industrie française. Comment vous lui avez fait passer ce virage du numérique ? Et comment aider vos clients industriels à franchir le cap ?

FS : Depuis sa création il y a plus de 200 ans, Fives n’a cessé de se réinventer, au fil des révolutions industrielles. A la fin des années 1990, nous avons considérablement changé d’orientation et mis le cap vers l’innovation et vers de nouveaux marchés à l’international. Dans le prolongement de cette mutation, dans les années 2000, nous avons entrepris un travail de modernisation – nous étions toujours vus comme les « maîtres des forges » ! – et nous nous sommes interrogés sur notre raison d’être. Quel est le sens de notre activité ? Quelle est notre contribution à la société ? En quoi sommes-nous utiles ? Cette réflexion a abouti à une nouvelle définition de notre signature : Concevoir aujourd’hui les usines de demain. Depuis toujours, nous imaginons de nouveaux processus et de nouveaux équipements qui concourent à l’excellence opérationnelle. 

Le digital s’inscrit pleinement dans cette ambition, car il permet de répondre à de nombreux enjeux de l’usine du futur. En tant qu’ingénieriste, nous devons faire la preuve de l’efficacité de ces technologies et accompagner les industriels dans leur mutation vers la digitalisation de leur système de production, en intégrant des solutions de pilotage digital, de contrôle à distance, de simulation interactive, … Lentement mais sûrement, le digital investit tous les secteurs : systèmes d’intralogistique, production d’acier, ameublement…  Fives développe lui-même des offres digitales. Je citais Fives CortX, mais nous savons aussi nous allier à des entreprises qui ont développé une expertise forte dans le domaine. Fives vient de conclure un partenariat avec Visiativ qui vise à apporter des outils complets de gestion du service aux fabricants d’équipements. Nous marions ainsi nos expertises pour proposer aux industriels, grâce au digital, une offre complète qui les accompagnera dans la recherche de la performance au quotidien !

 

Fives, un pionnier bicentenaire de l’industrie française

Fondée en 1812, Fives est à l’origine de réalisations qui ont rejoint le patrimoine français, voire mondial. C’est en effet « Fives Lille », son nom de baptême, qui a réalisé les premières locomotives à vapeur, le pont Alexandre III, la charpente métallique de la gare d’Orsay ou encore les ascenseurs de la tour Eiffel. Aujourd’hui présente dans 30 pays avec ses 8700 collaborateurs, elle conçoit et réalise des machines et des équipements industriels derniers cris pour les grands industriels. Elle présentera d’ailleurs sa toute nouvelle chaine de production, avant sa livraison à Renault, pendant l’évènement de l’Usine Extraordinaire le 22 novembre 2018.




|
SUR LE MÊME SUJET