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Intelligence Artificielle : Comment les ouvriers parleront à leurs machines


Les robots ne travaillent plus à nos côtés, mais désormais avec nous. Collègues d’un nouveau genre, les machines dotées d’intelligence artificielle s’inscrivent dans tous les aspects cognitifs d’une relation de travail : raisonnement, empathie, reconnaissance visuelle et vocale… Alors, maintenant que nous avons fabriqués des machines intelligentes, seronsnous capables de communiquer avec elles ?

Si l’intelligence artificielle s’est aujourd’hui bien installée dans le paysage industriel, la révolution est loin d’être achevée quant à la manière dont elle est employée : nous sommes en train de passer d’un monde de programmation à un monde d’apprentissage. L’approche précédente était plus déterministe, les machines exécutant des règles qui devenaient progressivement de plus en plus automatisées. A présent, le monde industriel fait appel à l’intelligence artificielle pour rendre les processus intelligents, c’est-à-dire leur permettre d’apprendre de la performance qu’ils atteignent, pour améliorer leur façon de fonctionner. Et dans cette optique, les machines sont installées aux côtés des ouvriers afin d’apprendre d’eux.

« L’époque où, sur une ligne de production, il y avait des barrières – au sens propre comme au sens figuré – entre le monde des humains et le monde des machines, est révolue ! », explique Jean-Philippe Desbiolles, vice-président Watson France, au sein d’IBM. Et c’est parce que ces deux mondes se rapprochent tant que l’on parle désormais de « cobotique », néologisme qui associe à la robotique une dimension de collaboration. Car cette nouvelle étape que franchit l’intelligence artificielle dans l’industrie en révèle la nature profonde : « quand on parle d’intelligence artificielle, on pense d’emblée à des algorithmes, des mathématiques… c’est le cas, mais l’intelligence artificielle, c’est d’abord des sciences cognitives », rappelle Jean-Philippe Desbiolles, qui travaille et enseigne sur ces sujets depuis dix ans. Imaginons une mission de réparation de pièces électroniques : arrivé sur le lieu de l’intervention, l’agent va visualiser les pièces présentes à l’intérieur de la machine, grâce à l’intelligence artificielle qui s’est déplacée avec lui dans sa tablette ou son mobile.

 

Jean-Philippe Desbiones, Vice président Watson/IBM
Jean-Philippe Desbiolles, Vice président Watson/IBM

L’ère de l’ouvrier « augmenté »

Ce collègue d’un nouveau genre reconnaît le type de pièce dont il s’agit (électronique ou mécanique, par exemple) et détecte la pièce défectueuse. Il identifie également le défaut, parce qu’il aura été entraîné à le faire, à travers tout un processus d’apprentissage. Ensuite, l’intelligence artificielle va fournir à l’agent une recommandation pour procéder à la réparation : nettoyer telle pièce, ressouder tel circuit imprimé… une véritable fonction de diagnostic et de conseil. « Mais on peut aller beaucoup plus loin, assure Jean-Philippe Desbiolles. L’intelligence artificielle peut être couplée avec la réalité augmentée pour montrer à l’agent sur son écran les gestes qu’il doit faire pour réparer, en temps réel, de manière visuelle, pédagogique et didactique, étape par étape : démonter, ressouder, remettre en place, nettoyer, relancer ». 

Cependant, les collègues-robots ne se multiplieront pas dans les usines à très grande échelle si les ouvriers ne sont pas convaincus de ce que ce changement peut leur apporter. La machine va proposer à l’ouvrier des pistes de diagnostic auxquelles il n’aurait pas pu penser tout seul ; en échange, l’ouvrier conserve son libre-arbitre et toute la richesse de son expérience humaine pour prendre une décision. L’apprentissage est donc mutuel… Et ne comptez pas sur ces machines d’un nouveau genre pour mettre tout le monde au chômage. « Le débat sur le remplacement ou la destruction massive d’emplois est un faux débat, affirme d’emblée Jean-Philippe Desbiolles. En revanche, je pense que 100% des métiers actuels seront transformés. Et pour que les hommes et les femmes concernés n’aient pas peur, pour qu’ils adoptent ce changement, il faut leur en expliquer les codes ». 

 

L’homme surpasse encore l’IA dans de nombreux domaines

Jean-Philippe Desbiolles, Vice président Watson/IBM

 

Car dans la pratique, il existe encore de nombreuses limites à l’intelligence artificielle, de nombreux domaines, de créativité et d’initiative notamment, dans lesquelles l’homme la surpasse nettement. D’où l’idée d’une complémentarité, et non une concurrence, entre deux niveaux de maîtrise des sciences cognitives : l’un démultiplie les savoirs et les savoir-faire, qu’il met à disposition de l’autre alors chargé de les sublimer. « En revanche, ceci n’est possible que si les collaborateurs sont capables de s’approprier les outils qu’on leur met dans les mains, de comprendre qu’ils vont pleinement en tirer parti. Et c’est là qu’est notre défi à tous ». 

On dirait de la science-fiction, mais cela existe déjà. Les ouvriers vont réellement parler à leurs machines, au sens propre du terme, car ils seront collègues ! Et les domaines cognitifs qui entrent en jeu dans cette relation professionnelle sont en effet nombreux : langage, compréhension de l’interface homme-machine, fonctions vocales, reconnaissance visuelle, notions de raisonnement, management du savoir, empathie… Evidemment, dans ce type de collaboration, l’intelligence artificielle n’est pas la seule à intervenir : l’approche est combinatoire, et fait également appel à la réalité augmentée et à des modèles mathématiques, entre autres. Quoi qu’il en soit, l’impact en termes de formation, de courbe d’apprentissage, d’empowerment des jeunes collaborateurs, est inouï.

87%
Des cadres prévoient de mettre en œuvre des solutions d’intelligence artificielle (IA) dans leur usine dans les trois prochaines années (enquête BCG)

 

Favoriser l’apprentissage mutuel

Alors, reste-t-il encore des frontières à franchir sur l’usage de l’intelligence artificielle dans l’industrie ? Le prochain enjeu réside dans le déploiement à grande échelle de ces technologies au sein des organisations, pour pouvoir les utiliser plus largement au sein des groupes industriels. C’est dans cette optique qu’IBM développe depuis quelques années des cognitive factories, des équipes constituées à la fois de ressources du client et d’experts IBM, et qui ont pour mission d’identifier et qualifier les cas utilisateurs, déployer les solutions nécessaires de manière industrielle et avec une gouvernance adaptée et, surtout, recruter les talents nécessaires. « Nous fonctionnons en ‘open ecosystem’ : nous utilisons Watson, bien sûr, mais aussi des outils conçus par d’autres, parfois des solutions open source. Nous apportons les méthodes de travail, l’expérience, les compétences, notre plateforme et nos outils, mais toujours dans une philosophie d’ouverture », ajoute Jean Philippe Desbiolles, de Watson.

Alexia Sena




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