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Alain Greffier : « Il faut gravir une par une les marches de la digitalisation »

"Pour chaque industriel, les projets de digitalisation ne sont plus une option!"


Alain Greffier, Directeur adjoint Division Digital Factory et Directeur du programme « Industrie 4.0 » chez Siemens France a répondu aux questions de Bureau Veritas.

Le terme « usine 4.0 » est utilisé à tout-va depuis quelques années. Qu’est-ce que ce concept recouvre exactement ?

On parle d’industrie 4.0 plus que d’usine 4.0, car il s’agit de la digitalisation à toutes les étapes : conception du produit, organisation du site et de l’outil de production, ingénierie de la production, production, et puis enfin récolte des données. L’impact de la numérisation et du traitement des données industrielles à 100 % va bouleverser le business model de l’entreprise industrielle et de l’organisation du travail. On pourra fabriquer plus vite, être plus flexible, mieux informé, tout en simplifiant les procédés. Cela va permettre aux industries qui auront pris le virage d’assurer le développement des ventes et la pérennité de l’entreprise par des avantages concurrentiels ainsi que de nouveaux services voire de nouveaux go-to-market.

D’une manière plus générale, je suis persuadé que cette digitalisation va, d’ici 5-10 ans, contribuer largement à remettre l’industrie française en meilleure posture dans la compétition internationale.

L’usine connectée permet de récolter une grande quantité de datas. Quels bénéfices un industriel peut retirer de ces données ?

Quantité de données sont recueillies par les machines et, la plupart du temps, on ne sait pas comment les utiliser. Or, ces informations opérationnelles vont permettre de faire évoluer la ligne de production et l’usine. Ainsi, on peut faire de la maintenance prédictive, c’est-à-dire vérifier que les machines fonctionnent normalement, être prévenu si un moteur s’échauffe, ou maîtriser sa consommation d’énergie. On a donc une vue d’ensemble, et on sait quand mettre en route ou stopper la production de telle ou telle pièce. Ce n’est qu’un exemple. Avec les données, la manière de gérer l’outil de production est complètement différente, et permet une amélioration continue des processus.

Est-ce que faire passer une usine à l’ère du 4.0 nécessite de revoir totalement les process industriels, ou est-il possible d’y aller progressivement ?

Il faut gravir les « marches » de la digitalisation une par une. Cela ne sert à rien d’équiper son entrepôt de drones pour avoir l’air « high tech » si la problématique à gérer en priorité est par exemple le niveau des stocks ! Dans ce cas précis, il faut utiliser la digitalisation pour mieux gérer ses stocks. A chacun donc de définir son modèle, les marches à gravir en fonction des priorités industrielles, et la vitesse à laquelle il veut ou peut les monter. C’est ce à quoi nous travaillons avec la trentaine de sociétés que nous accompagnons sur ce chemin. Nous apportons ainsi une réponse logicielle et hardware sur chacune des cinq étapes, de la définition du produit jusqu’à son industrialisation. Avec, en ligne de mire, un site 100 % digitalisé comme notre usine située à Haguenau, dans le Bas-Rhin, centre de compétences mondial du groupe Siemens en mécatronique pour l’instrumentation et l’analyse de process.

Une chose est sûre : pour chaque industriel, les projets de digitalisation ne sont plus une option. Nous sommes dans un monde archi-concurrentiel, dans lequel les industriels, quelle que soit leur taille, sont en compétition avec des entreprises chinoises, sud-américaines, etc. Une course à la digitalisation s’est enclenchée, pour améliorer productivité, flexibilité et vitesse.

Contrairement aux grands groupes, les PME ne disposent pas toujours des moyens humains, organisationnels et financiers pour s’engager dans une digitalisation. Que leur conseillez-vous ?

La plupart des grands groupes ont leur « Monsieur Digitalisation », et ont déjà enclenché leur processus de numérisation. C’est plus compliqué pour les PME, qui ne savent pas par où commencer. Le secret, c’est qu’il faut que chaque « marche » entraîne un retour sur investissement immédiat. Cela  permet de dégager les marges nécessaires pour financer les étapes suivantes. Ensuite, il faut savoir qu’un écosystème existe, et qu’il peut fournir des diagnostics, des analyses de maturité, voire des financements aux PME. Il faut regarder du côté des Régions et de l’Alliance Industrie du Futur. Cela peut être particulièrement utile pour trouver les ressources humaines nécessaires à la digitalisation. Il y a en effet un chaînon manquant entre les métiers « IT », et les métiers traditionnels de l’automatisme et de la robotique industrielle. Pour que tout se passe bien, il faut rechercher et former des profils qui connaissent bien ces deux univers qui aujourd’hui ont tendance à se rapprocher : le virtuel et le réel doivent communiquer.

Comme toutes les « révolutions » et technologies naissantes, le concept « industrie 4.0 » pourrait faire peur à certains chefs d’entreprise. Des questions relatives à la sécurité, mais aussi à la fiabilité peuvent se poser. Comment y remédier ?

Comme les syndicats professionnels, les organismes indépendants tels que Bureau Veritas ont un vrai rôle à jouer dans le déploiement de l’industrie 4.0, dans la mesure où ils peuvent conseiller en toute impartialité les chefs d’entreprise, et leur apporter les compétences manquantes. C’est par exemple le cas en matière de cybersécurité, plus qu’indispensable lorsqu’on digitalise une usine. C’est un vrai travail de pédagogie que Bureau Veritas doit mener, afin que la digitalisation se développe et fasse progresser l’industrie française.




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